Liberté globale

« Liberté, j’écris ton nom …» (Paul Eluard)


Un projet qui fait écho à la loi controversée dite « Sécurité globale », adoptée à l’Assemblée nationale le  24 novembre 2020, qui naît à la fin d’une année si spéciale, dans un climat si particulier de pandémie, de peur, de restrictions, de doutes, de repli sur soi, d’anxiété, de déroute, d’incompréhension, de désarroi et de résignation.


Une envie soudaine, un cri, une réaction, un sursaut. Un titre en forme de slogan. Comme pour réaffirmer entre autres que le théâtre n’est pas non essentiel… Une rébellion poétique, peut-être à la manière de Don Quichotte, pour tenter de faire face à un monde pouvant paraître absurde. Nous vivons en effet un contexte maussade, qui favorise les états dépressifs, nous vivons comme sous une chape de plomb en permanence, sur fond d’une crise sanitaire qui fait oublier les enjeux de la crise environnementale déjà là… Nous vivons avec des masques et des œillères, dans une  atmosphère plombée où l’on dirait que pas même nos dirigeants n’ont l’air de savoir où l’on va ; où l’on s’est mis à confondre  libéralisme politique et libéralisme économique…où l’on a eu le sentiment  de subir des décisions injustes et autoritaires, la déconsidération de la culture en général et de la place qu’on veut bien lui donner  dans une société du profit, la remise en cause de tout un tas de valeurs, la question de la morale séparée des décisions politiques, l’hypocrisie des élites… Faillite d’un système, perte de sens, de repères, désenchantement. « Tout est chaos, à côté… Tous mes idéaux, des mots abîmés… » (Mylène Farmer) Après le choc, la fascination, l’ hébétude  face aux « raisons sanitaires », vient pour nous la nécessité de réagir, le besoin d’exister… Mais comment  faire pour se rebeller ? Il s’agit bien ici de mener un combat contre le désespoir…. Une envie de replacer notre pratique artistique dans une dimension de lutte, au carrefour du poétique et du politique, de répondre à cet état du monde avec les moyens que nous avons, c’est à dire nos pratiques artistiques. Un désir irrépressible, pouvant  se comparer à la faim ou à la soif, de pouvoir faire notre métier, et être en prise avec les questions qui nous agitent, en tant qu’artistes, citoyens, et habitants de la Terre…  Penser la poésie comme une arme pour combattre la morosité ambiante. Face à la mort, la vie. Dire encore que le spectacle vivant est irremplaçable… Prendre le contre-pied d’un contexte lourd, et chargé de nouveaux mots avec lesquels nous nous sommes mis à vivre comme « distanciation sociale », « gestes barrière », et même « couvre –feu »,  où l’on s’est mis à porter des masques anti-sourire… Chercher alors du côté de la légèreté, de l’humour, de la fantaisie, de la facétie. Trouver la force de dire non. Face à la peur, oser proposer la prise de risque, face à la violence d’un monde qui marche sur la tête, opposer la poésie et le rire, face à la monotonie, la fantaisie, la couleur dans un monde en noir et blanc. Contre le découragement, face à la vision trouble d’un avenir incertain, affirmer le désir et chercher l’espoir… Au sérieux de l’existence, au tragique et à l’absurdité de notre monde, opposer le plaisir du jeu et le rire salvateur… Face à la solitude,  le plaisir d’être ensemble. Face à la tristesse, la joie. Face à la noirceur, la beauté.

Le propos

Une envie de questionner à tous les niveaux la notion de liberté, individuelle et collective… Un refus de se laisser enfermer dans un carcan, de se laisser infantiliser, et reposer la question du libre arbitre, qui renvoie  à nos choix et à notre responsabilité. Qu’est-ce qui nous empêche de faire des choses ? Une envie de revendiquer la  liberté de ton, la liberté d’expression, la liberté de s’exprimer, la liberté de penser, de s’associer, de se réunir, de se lier, de partager, d’échanger, de choisir, de ne pas être d’accord, la liberté d’avoir des associations d’idées, la liberté de danser, de chanter, de bouger, de circuler, de débattre, de dialoguer, de se cultiver, la liberté de lire, d’écrire, la liberté de dire ce qu’on veut. Free jazz, free party… Liberté globale, liberté de rester curieux, liberté d’être amoureux, liberté  de rester en mouvement, en question, liberté de se taire, liberté de douter, liberté de jouer, d’improviser, liberté de réfléchir ensemble, de créer, liberté d’imaginer, liberté de rêver… Une envie surtout de partager un élan vital, qui ne se satisfait d’aucun conformisme… Et compter encore une fois sur la poésie pour transfigurer le réel. L’idée de textes et de sons, pris ensemble dans ce mouvement de révolte. D’un élan vital à un spectacle vivant.

La forme

Faire le choix de la parole poétique, choisir le langage de la métaphore… Chercher chez les poètes des réponses, ou plutôt des alternatives, des points de fuite face à l’absence de sens… Chercher du côté des poètes d’autres représentations du monde, d’autres façons de se situer, d’autres postures, d’autres pistes pour conduire sa vie… Non pas fuir la réalité, mais tenter d’en faire une autre lecture… Décaler son regard, ou plutôt mettre à l’épreuve son acuité… Changer de perception, de rapport au réel… Parfois un léger décalage suffit pour voir les choses autrement, parfois simplement prendre le temps de les regarder, chercher une autre manière de faire attention

D’abord se mettre en quête de textes et de sons à la manière de chercheurs de trésors, découvrir des pépites, des perles… Voyager dans les écritures… Se laisser aussi porter par l’intuition… Puis faire un choix de textes libre et subjectif, choisir des textes venant d’auteurs différents, de styles différents, de différentes époques et de différents pays… Un choix subjectif de poètes, en allant de Charles Baudelaire à Thomas Vinau, d’Henri Michaux à Gherasim Luca, de Boris Vian à Christophe Tarkos, de Thomas Bernhardt  à Samuel Beckett

Et construire une sorte d’architecture de sons et de mots, une dramaturgie fragile comme l’agencement d’un château de cartes… Réunir des auteurs, Coller et faire tenir ensemble des textes, des idées, des gens, des êtres humains, des expériences de vie, celles des poètes, des auteurs, et celles des acteurs puis celles des spectateurs… Faire un montage, construire une composition de mots venant d’un passé plus ou moins proche, les faire résonner entre eux, et les laisser nous offrir des perspectives et éclairer notre époque… Partir des textes pour tisser des sons… Garder la liberté d’associer librement des mots libres, des sons libres, et des associations libres d’idées libres…

Dans ce monde en morceaux, se placer ici délibérément dans une esthétique du fragment, où la construction du son participe à la construction du sens… Chercher aussi la liberté dans la forme, contre tout académisme. Laisser le champ libre à l’imagination : liberté globale, liberté d’interprétation, inventivité maximale.

Proposer une forme simple, une  formule légère : celle d’un duo, l’’occasion de réunir deux artistes qui s’apprécient : un acteur-lecteur, et un musicien-improvisateur. Loin d’une narration, proposer un dialogue, un discours qui s’élabore à deux voix. Et repenser aussi dans la joie au rapport dialectique entre liberté et contrainte,   à l’œuvre de façon singulière dans le travail de l’interprète… Ce sera beaucoup une histoire de rythme, le reste se fera dans une étroite collaboration… Essayer de faire se rejoindre lecture  à voix haute et musique dans un espace sonore, avant de devenir chez l’auditeur-spectateur un espace mental, le laissant libre d’associer des idées, des mots, des sons, des images, des sensations… Liberté d’errer… Pas un récit, mais une histoire qui se raconterait à la manière d’une déambulation dans une exposition de peinture abstraite… Vagabondage…  Parcours ludique au milieu des textes et des auteurs, fantaisies sonores, facéties musicales… Rester dans l’inédit, être étonné, tenter l’inouï.

L’équipe artistique :

Olivier Leuckx, Philippe Arnaudet

Réflexions

Il s’agit dans ce projet de vouloir trouver la liberté de penser autrement… Dans la  période que nous vivons, où il est même devenu nécessaire de repenser les formes de représentations qui pourront à l’avenir rassembler les êtres humains… Est-ce que cela nous suffira d’être tous assis derrière un écran ? Est-ce que cela peut devenir le modèle de nos relations ?

Le théâtre, au cœur de la démocratie dès son origine, est essentiel. Celui que nous connaissons naît en Grèce en même temps que la démocratie.

« … Le théâtre comme la peste, est à l’image de ce carnage, de cette essentielle séparation. Il dénoue des conflits, il dégage des forces, il déclenche des possibilités, et si ces possibilités et ces forces sont noires, c’est la faute non pas de la peste ou du théâtre, mais de la vie.(…) Nous ne voyons pas que la vie telle qu’elle est  et telle qu’on nous l’a faite offre beaucoup de sujets d’exaltation. Il semble que par la peste et collectivement un gigantesque abcès, tant moral que social, se vide ; et de même que la peste, le théâtre est fait pour vider collectivement les abcès. Il se peut que le poison du théâtre jeté dans le corps social le désagrège, comme le dit Saint Augustin, mais il le fait à la façon d’une peste, d’un fléau vengeur, d’une épidémie salvatrice… Et la question qui se pose maintenant est de savoir si dans ce monde qui glisse, qui se suicide sans s’en apercevoir, il se trouvera un noyau d’hommes capables d’imposer cette notion supérieure du théâtre, qui nous rendra à tous l’équivalent naturel et magique des dogmes auxquels nous ne croyons plus. »

Antonin Artaud

« Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.

Non ; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre.

La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs.

Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.

Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! (…)»

Charles Baudelaire